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À peu près cinq questions à PETER FARRIS

De Peter Farris, on connait maintenant bien les romans, on voulait faire un peu plus connaissance avec le bonhomme. On a donc profité de son étape bisontine lors de sa tournée française avec les éditions Gallmeister pour Les Mangeurs d’Argile pour échanger avec lui et convenir d’une petite interview une fois son séjour terminé.

Dès 2003, diplômé de Yale, c’est d’abord en tant que chanteur qu’il s’exprime, avec rage, au sein du groupe de rock Cable. Parallèlement à la musique, il travaille alors en tant que guichetier dans une banque qui se fera braquer quelques semaines seulement après son arrivée. Pas étonnant, du coup, que son premier roman Dernier Appel Pour Les Vivants s’ouvre sur une scène de braquage et qu’on retrouve, en résonance entre les chapitres, des extraits de paroles des chansons du groupe.

Aujourd’hui, à tout juste quarante ans, il vit dans le nord de la Géorgie, au dessus d’Atlanta, dans le comté de Cherokee et c’est de là qu’il a répondu à nos questions, entre deux parties de chasse.

 

From Richmond To Tacoma : Salut Peter ! Tu es maintenant de retour en Géorgie depuis quelques semaines après une tournée promotionnelle chez nous… Tout d’abord, comment vas-tu ? Et pourrais-tu faire un petit bilan de ton séjour ?
Peter : Je vais bien. À chasser le cerf dans les bois (Ici en Georgie, la saison de la chasse ouvre en septembre) et à travailler sur un nouveau roman.
Quant à ma tournée promotionnelle, ce n’était rien de moins que spectaculaire. J’ai beaucoup de souvenirs précieux de mon séjour en France. Je ne me suis jamais senti aussi chaleureusement accueilli, ni rencontré autant de libraires et de lecteurs passionnés.
Je me suis fait tatouer à Paris (le logo des éditions Gallmeister à l’intérieur de l’avant bras droit, ndlr), j’ai mangé un escargot pour la première fois (délicieux !) et dégusté de la bière et du vin fantastiques.
Il y a deux ans, j’avais assisté à des festivals et à des lectures dans le sud, jusqu’à Pau. Cette fois-ci, j’ai eu l’occasion de visiter Strasbourg, Dijon, Nancy, Mulhouse, Bourg-en-Bresse et Besançon. Ce fut une bénédiction de voir autant de ce pays et de rencontrer les lecteurs français en chemin.
De même, Les Mangeurs d’Argile est mon troisième roman publié par les éditions Gallmeister, et ils sont vraiment comme une famille pour moi.

FRTT : Comment en es-tu venu à l’écriture ? On sait que la musique a eu une place importante dans ta vie, quels liens ferais-tu entre écrire des textes de chansons et écrire des romans ? 
Peter : Je dirais que ma première influence a été mon père, qui était romancier et scénariste. J’ai grandi au son de la machine à écrire dans notre maison, et sa concentration féroce et son éthique de travail ont certainement eu un énorme impact sur moi.
Mais mon propre intérêt pour l’écriture a vraiment été une extension du fait de faire de la musique. Il a été naturel de passer des paroles de chansons à la poésie, puis à la fiction, puis à la prose d’un roman.
J’écoute une grande variété de musiques, allant de bandes originales de film et musique drone à la vieille musique country, en passant par le doom et le black metal. La musique accompagne chaque moment de ma journée, et quand j’écris, on dirait qu’elle m’aide à évoquer dans ma tête des images que j’essaie ensuite de capturer sur le papier.

FRTT : Tes trois romans sont clairement tous les trois des romans noirs, pourtant on peut noter une certaine évolution dans la façon de traiter cette noirceur, cette violence. Dernier Appel Pour Les Vivants montre une violence assez “frontale” (nazis, braquage, tortures, fusillades), il est question de corruption et de prostitution dans Le Diable En Personne et dans Les Mangeurs d’Argile, on est confronté à une violence plus sournoise, une violence sociale et familiale, plus humaine et du coup presque plus flippante… Est-ce quelque chose de voulu ?
Peter : Ce n’est certainement pas quelque chose de conscient pour moi, mais peut-être une progression naturelle, au fur et à mesure que je m’améliorais (j’espère) avec chaque roman, en particulier sur la manière dont s’articule la violence.
Cela doit servir un objectif et le gros défi pour tout auteur de roman noir ou de polar est d’éviter de l’utiliser gratuitement (dit le gars qui a écrit une fusillade dans une église remplie de serpents).
Cependant, je suis désespérément cynique et pessimiste – misanthrope même – et je pense que ce pessimisme a influencé ma façon d’écrire sur des gens corrompus et pervers, qu’il s’agisse d’un criminel notoire, d’un homme politique ou d’un escroc évangéliste.
En ce qui concerne la fiction, la violence, également, est dictée par les personnages, leur désir de soumettre leur volonté à des personnes, ainsi que les circonstances dans lesquelles ils se trouvent. J’ai appris et je pense que la violence doit être écrite de manière persuasive et se produire de façon naturelle pour être efficace.

FRTT : Qu’est-ce que des personnages comme Léonard ou Billy disent de la société américaine ? 
Peter : Qu’une société vraiment libre comportera toujours un élément de danger.

Bien que les deux soient très différents (et j’inclurai le personnage de Hicklin de Dernier Appel Pour Les Vivants dans cette pensée), je suis attiré par les méchants compliqués et je peux comprendre que des personnes ayant commis des erreurs ou vécu une vie regrettable par moment, espèrent néanmoins qu’une rédemption est possible.
La société américaine est en proie à des paradoxes et peut être à la fois séduisante et répugnante.
Les cas particuliers et introvertis que sont Billy et surtout Leonard, sont deux personnages qui ont choisi des moyens uniques de faire face à cette répulsion (Leonard, solitaire abhorrant la société civilisée moderne, Billy ayant recours au terrorisme domestique en réponse à l’immense injustice qu’il a connu alors qu’il servait dans l’armée).

FRTT : Les duos ont une place centrale dans tes romans (Billy/Jesse – Leonard/Maya – Hicklin/Charlie – Lipscomb/Flock), est-ce que c’est sur cette base que tu construis ton récit ? Et est-que tu as des duos de personnages qui t’ont marqué, toi, en tant que lecteur et qui influence ta façon de construire tes personnages ?
Peter : Je pense que l’éclair qui m’a frappé en tant qu’écrivain pendant mes années d’apprentissage a été le roman de Larry Brown Joe (disponible en Totem aux éditions Gallmeister encore, ndlr), avec le duo Joe Ransom et Gary Jones.
Du point de vue de l’écrivain, je suis vraiment fasciné par les rencontres fortuites avec des personnes qui peuvent changer votre vie à jamais, que ce soit un mentor, un conjoint ou un parfait inconnu. C’est particulièrement amusant également avec des personnages qui se retrouvent dans des circonstances extraordinaires.
Par peur de me répéter, j’ai exploré à chaque fois cette dynamique sous différents angles, essayé d’exploiter cela pour faire une fiction qui, espérons-le, soit divertissante mais qui ait également une certaine substance et de la profondeur.

Quant à la construction de ces personnages, ils sont des composites de personnes réelles et imaginaires. Je croise des gens tous les jours – à l’épicerie, devant une station-service, assis derrière le volant d’une camionnette à un feu rouge – et je me demande qui ils sont, où ils vont, ce qu’ils font, quelles sont leurs forces et leurs faiblesses, comment sont leurs vies. Chaque vie m’intéresse.
C’est un processus d’invention. Mais évidemment par la suite, à mesure que je m’immisce sur le terrain du roman, les personnages se définissent davantage par leurs actions, les dialogues, comment ils interagissent entre eux et la manière dont l’histoire les pousse et les entraîne.

FRTT : Je sais que c’est peut-être un peu tôt pour demander, mais… As-tu déjà des pistes pour le 4ème roman ? Et quelle est ta routine d’écriture si tu en as une ?
Peter : J’ai un roman fini qui se déroule dans l’univers du NASCAR, la course automobile américaine. Très différent de ce que j’ai pu écrire précédemment, plus une satire sombre ou un roman psychologique qu’un noir rural. Je travaille également sur un autre nouveau roman qui se déroule en Géorgie vers 1972 et aujourd’hui en France. Il est trop tôt pour le dire, mais cela ressemble à une continuité des territoires explorés avec Le Diable En Personne et Les Mangeurs d’Argile.

En ce qui concerne ma routine de travail, je ne m’attache pas à compter le nombre de mots. Certains jours, je n’arrive pas à faire une seule bonne phrase, et d’autres jours, les scènes s’enchaînent presque sans effort. Je travaille essentiellement quelques heures tôt le matin avant que les impératifs de la vie quotidienne et de la parentalité ne prennent le dessus.

FRTT : Maintenant, la French Question : quelque chose de français qui t’inspire ou que tu as aimé récemment ?
Peter : Le Kir que j’ai acheté à Dijon a été une excellente façon de commencer le week-end et le nouvel album de Blut Aus Nord, groupe de metal français d’avant-garde, a énormément tourné sur ma platine en octobre.

FRTT : Et réponses rapides…

  • Un film : La Chose de John Carpenter (1982)
  • Une musique : Neurosis – Through Silver In Blood (1996)
  • Un plat : Filets de cerf enveloppés dans du bacon
  • Une boisson : Natt Imperial Porter de la brasserie Ægir (Flåm, Norvège)
  • Un roman : La Sagesse Dans Le Sang de Flannery O’Connor (Gallimard)
  • Un voyage : France ! (pour la tournée de mon roman Les Mangeurs d’Argile)

Un grand merci à lui pour sa disponibilité.

Ses trois romans sont à retrouver aux éditions Gallmeister.

Ici, un titre extrait de The Failed Convict, album de Cable – 2009

Propos recueillis par Smith pour From Richmond To Tacoma – 2019

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